Une lithographie de Leonor Fini au sommet de son vocabulaire
Deux figures féminines se font face, bustes dénudés, coiffées de turbans clairs ceints d’un bandeau rouge brique d’où s’échappe une chevelure voilée. Entre elles, un immense drapé aux teintes de fresque, ocre, rose et bleu passé, se déploie comme un rideau de théâtre suspendu au-dessus du vide. Le fond céladon, uni et lumineux, isole la scène de toute perspective : nous sommes dans un espace mental, sans sol ni horizon, où seul compte le rituel silencieux qui unit les deux femmes.
Cette lithographie de Leonor Fini résume ce qui fait la singularité de l’artiste au sein du cercle surréaliste. Le profil pur, la carnation d’ivoire et la frontalité des visages renvoient directement au Quattrocento italien et aux maniéristes du XVIe siècle, références que Fini revendiquait ouvertement, tandis que le sujet, deux femmes officiant à un mystère qui nous échappe, appartient pleinement à son imaginaire onirique. Le voile, motif récurrent chez elle, fonctionne ici comme une frontière entre le visible et le caché, thème central de son œuvre.
Une composition à lire comme une cérémonie
Rien n’est explicite. Les deux figures ne se regardent pas tout à fait, l’une baisse les paupières, l’autre fixe sa partenaire avec une intensité contenue. Le drapé qu’elles tiennent à bout de bras, traité en larges plages patinées évoquant un mur fresqué, occupe plus de la moitié de la surface et devient le véritable sujet de l’estampe. Les bijoux, colliers de perles baroques et cabochon posé sur la hanche, ajoutent une note orientalisante qui rapproche la scène des Mille et Une Nuits, univers dont Fini a nourri ses décors de théâtre et d’opéra. Les jupes plissées en corolle, traitées en fines rayures nacrées, referment la composition sur les deux bords de la feuille.
Leonor Fini, une surréaliste qui n’a jamais voulu l’être
Née à Buenos Aires en 1907 d’un père argentin et d’une mère italienne, Leonor Fini grandit à Trieste auprès de sa mère, femme indépendante et déterminée. Artiste essentiellement autodidacte, elle apprend l’anatomie en dessinant à la morgue de la ville et la composition en copiant les maîtres anciens dans les musées et les livres. Après une première exposition collective à Milan en 1929, elle s’installe à Paris en 1931, où sa personnalité et son allure théâtrale lui ouvrent immédiatement les portes de l’avant-garde. Elle y noue des liens étroits avec Paul Éluard, Salvador Dalí, Man Ray et Max Ernst, dont elle fut un temps la compagne. Seul André Breton lui resta insupportable, en raison de sa misogynie.
Bien qu’elle ait exposé de façon répétée avec les surréalistes, notamment dans l’exposition fondatrice Fantastic Art, Dada and Surrealism du MoMA en 1936, Fini a toujours refusé l’étiquette. Son œuvre explore inlassablement le rapport entre les sexes, avec une femme dominante, souvent sous la forme d’un sphinx au visage de l’artiste, et un masculin passif et androgyne. Portraitiste recherchée, créatrice de costumes et de décors pour la Scala, l’Opéra de Paris, Balanchine, Genet, Visconti et Fellini, elle a également dessiné le célèbre flacon-buste du parfum Shocking pour Schiaparelli. Elle s’éteint à Paris le 18 janvier 1996, entourée de ses chats.
L’estampe originale, porte d’entrée dans l’œuvre
À partir des années 1960, Leonor Fini développe une production lithographique importante, éditée en tirages limités et systématiquement signée au crayon. Ces feuilles constituent aujourd’hui le segment le plus accessible de son marché, alors que les huiles et les grands dessins atteignent des niveaux nettement supérieurs en ventes spécialisées. Cet exemplaire porte la signature autographe en bas à droite, la justification 140/275 en bas à gauche et le timbre à sec au chat, marque de garantie que l’artiste faisait apposer sur ses éditions. Une lithographie de Leonor Fini réunissant ces trois éléments reste le format le plus recherché par les collectionneurs qui abordent son œuvre gravé.
État de conservation
La feuille se présente en bon état d’usage pour une estampe de cette période. Le papier vélin conserve sa tenue et la fraîcheur des couleurs, avec un fond céladon homogène et des carnations intactes. Quelques légères marques et irrégularités de surface, inhérentes à la manipulation et au stockage, sont perceptibles à l’examen rapproché mais disparaissent totalement une fois l’œuvre encadrée sous marie-louise. Les marges sont pleines et la numérotation parfaitement lisible. L’œuvre est vendue non encadrée, ce qui permet un encadrement sur mesure.
Nous suivons de près la remontée de cote des artistes femmes du milieu du XXe siècle, et Leonor Fini en est l’un des exemples les plus nets. Longtemps reléguée au rang de satellite du surréalisme, elle est aujourd’hui exposée, publiée et recherchée pour ce qu’elle a toujours été : une artiste totale, souveraine et parfaitement libre. Cette lithographie signée et numérotée 140/275 nous semble particulièrement juste, parce qu’elle réunit en une seule image tout ce qui fait son style, la douceur trompeuse des carnations, la théâtralité du drapé et cette tension muette entre deux femmes qui savent quelque chose que nous ignorons. À ce niveau de tirage et avec le timbre à sec au chat, c’est une entrée idéale dans une œuvre dont le marché n’a probablement pas fini de se réévaluer.
L’équipe The Auctionlab
























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